Mères filles, sept générations de Juliet Nicolson

Juliet Nicolson vient d’une famille dans laquelle écrire son histoire est, depuis toujours, une tradition. Appartenant à l’aristocratie anglaise éclairée, son arrière-grand-mère, Victoria Sackville-West, a laissé derrière elle une grande quantité de journaux intimes. Sa grand-mère, Vita Sackville-West a publié de nombreux livres sur la famille, et son père, Nigel Nicolson, est l’auteur de Portrait d’un mariage. S’inspirant de la tradition familiale, c’est sous un angle nouveau et original que Juliet Nicolson aborde le thème de la filiation, se concentrant sur sept générations de femmes.

Juliet Nicolson, petite-fille de Vita Sackville West, dresse le portrait tendre et lucide des femmes de sa famille. Un voyage riche et fascinant dans les usages passés, l’aristocratie anglaise, l’émancipation féminine, la filiation, le pouvoir de l’écriture. C’est un récit puissant, traversé par des portraits vibrants de femmes dont le désir d’exister se heurte au rôle social qui leur a été assigné.
Le style, superbe et évocateur, donne vie à des figures et des époques avec sensibilité et une émotion dénuée de toute mièvrerie (qui semble d’ailleurs faire horreur à l’auteur). Des spectacles de flamenco, au Washington du Gilded Age, en passant par le jardin enchanté de Vita et les couloirs d’Oxford, c’est un long périple de plusieurs décennies qui se déploie entre ces pages.
Ce récit très personnel plaira à mon avis plus particulièrement aux admirateurs de l’anticonformiste et indépendante Vita mais aussi à tous ceux qui s’intéressent à la culture et à l’Histoire britanniques ainsi qu’à la place de la femme dans la société. Le récit a aussi une très belle résonance littéraire, on le sent habité par une vraie tradition des lettres anglaises. De nombreux écrivains – et pas des moindres, y font une ou plusieurs apparitions.

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Le Bel Antonio de Vitaliano Brancati

18595222Vitaliano Brancanti (1907-1954) fut l’un des plus grands auteurs italiens du XXème siècle. Son roman Le Bel Antonio, adapté à l’écran par Mauro Bolognini avec Marcello Mastroianni et Claudia Cardinale en 1960, est l’une des œuvres les plus marquantes de ce maître du roman satyrique.

Dans cette peinture sans concession de la Sicile de la fin des années 30 / début des années 40, Brancati, fasciste devenu non fasciste, brocarde le régime et le machisme qui oppressent le pays.

A travers lui, l’auteur donne vie à une figure littéraire fascinante, Antonio. Un homme à la beauté à couper le souffle, qui fait la fierté de ses parents, suscite l’admiration et le désir partout il passe et se fait se pâmer toutes les femmes qui ont le bonheur (ou le malheur) de croiser son chemin.

Le début de l’intrigue est presque cocasse. L’irrésistible Antonio, qui a la réputation de mener la grande vie à Rome (traduire par coucher avec tout ce qui bouge, y compris les femmes mariées) est rappelé par ses parents, à Catane, en Sicile, pour épouser la fille du riche notaire, Barbara Puglisi, la plus jolie jeune femme de la ville. C’est un mariage arrangé qui signe le désespoir de toutes les admiratrices éplorées d’Antonio, à commencer par sa voisine de palier qui l’aime éperdument depuis toujours. Antonio, accommodant, accepte cette union avec plaisir, car il est tombé sous le charme de Barbara. Tout semble alors sourire à ce jeune couple qui respire la beauté et la sensualité. Il rayonne de bonheur à la sortie de l’église et est promis à un bonheur sans nuages.

Mais au bout de trois ans d’apparente félicité, le secret d’Antonio est révélé et un acre parfum de scandale met en branle le destin du couple. Le choc est d’ailleurs ressenti par tout Catane comme une éruption de l’Etna. L’abominable vérité éclate, Barbara est toujours vierge, le mariage n’a pas été consommé et peut être annulé. Après le scandale retentissant, vient la disgrâce d’Antonio et avec elle, le désespoir de ses parents (en particulier de son père qui parle alors de malédiction) et la rancœur. Car dans cette société, la valeur d’un homme ne se mesure qu’à sa virilité.

L’auteur livre une critique acerbe du système fasciste et de l’Italie machiste, empêtrée dans ses valeurs archaïques et hypocrites. La peinture des caractères, quoique exigeante, est éblouissante. Drolatique d’abord, puis grave et mélancolique, elle se fait au fur et à mesure plus grinçante. Le style est savoureux, enlevé, piquant et la réflexion sur la société de l’époque d’une grande modernité.

Lu dans le cadre du challenge Instantly Italy du forum WHOOPSY DAISY et en lecture commune avec Titine 🙂

Take Courage – Anne Brontë and the Art of life de Samantha Ellis

Anne Brontë is the forgotten Brontë sister, overshadowed by her older siblings — virtuous, successful Charlotte, free-spirited Emily and dissolute Branwell. Tragic, virginal, sweet, stoic, selfless, Anne. The less talented Bronte, the other Brontë.
Or that’s what Samantha Ellis, a life-long Emily and Wuthering Heights devotee, had always thought. Until, that is, she started questioning that devotion and, in looking more closely at Emily and Charlotte, found herself confronted by Anne instead.

J’aurais pu remplir un carnet entier de citations extraites de Take Courage. Cet ouvrage m’a passionnée. Dès que je l’ai reçu, je me suis jetée dessus et il m’a accompagnée pendant trois jours d’intense lecture. Comme je l’imaginais, cet ouvrage se présente davantage comme un essai et une réflexion personnelle sur l’œuvre et la personnalité de la plus jeune sœur Brontë que comme une  biographie en tant que telle. Et c’est tant mieux parce que le point de vue qu’adopte Samantha Ellis ici est inédit. Il est plein de compassion et d’admiration mais aussi de finesse. Take Courage est un hommage vibrant et émouvant à un auteur profondément sous estimé et engagé. Il offre un portrait intense, profond et nuancé d’une jeune femme attachante, au caractère affirmé, à l’intelligence aigüe et qui a su créer une œuvre riche, moderne, et surtout sans compromis car toute personnelle et bien différente de celle de ses aînées.

L’ouvrage est découpé en plusieurs chapitres qui portent le prénom de chacune des personnes qui ont marqué l’existence d’Anne (tous les membres de sa famille, son père, sa tante, ses sœurs, son frère et la précieuse Tabby) mais aussi ceux des deux singulières héroïnes qu’elle a créées, Agnes et Helen.

Take Courage est particulièrement documenté mais jamais ennuyeux car il est écrit avec générosité et beaucoup d’esprit. Il s’agit d’un essai fleuve dans lequel l’auteur balaie avec une quasi exhaustivité le contexte social, familial, professionnel et littéraire qui a constitué la vie d’Anne. Samantha Ellis évoque sa vie au presbytère, ses premiers écrits avec Emily, sa plongée dans l’imaginaire d’Angria dont elle s’est affranchie par la suite, sa relation compliquée avec Charlotte (le portrait que l’auteur dresse de l’aînée des sœurs est d’ailleurs sans concession – Charlotte ayant grandement contribué à minimiser l’impact et la force de l’œuvre de sa cadette en la dépeignant comme une pauvre petite chose), son désir de s’émanciper à travers son emploi de gouvernante, sa vision lucide du monde, son désir d’écrire et de s’engager par l’écriture. L’auteur évoque avec émotion la postérité d’Anne (Elizabeth Gaskell en prend plein son grade aussi) et démonte par la même occasion quelques préjugés bien ancrés dans les mentalités.

Une lecture enrichissante et poignante que j’ai bien eu de la peine à quitter. :heart2: :heart2: :heart2:

Je vous laisse avec cet extrait :

Because of Charlotte, Anne is seen as the third Beatle. Emily is the wayward genius Lennon, Charlotte is McCartney, talented but controlling, and everyone forgets George Harrison wrote « Here come the sun » …

 

A little love song de Michelle Magorian

A chaque fois que je lis un roman de Michelle Magorian, c’est un coup de cœur et c’est encore le cas ici. Il s’agit cette fois d’un roman Young Adult. Les deux héroïnes ne sont plus des enfants. Rose va sur ses 18 ans et Diana, sa sœur, a 21 ans.

Lorsque le roman s’ouvre, les deux soeurs ont quitté Londres pour s’installer dans un cottage à Salmouth, un petit village au bord de la mer (on dirait presque le début de Raison & Sentiments). C’est l’été 1943, la guerre fait rage, leur père est mort au combat il y a un an et leur mère, comédienne, est partie remonter le moral des troupes à l’étranger. Rose et Diana ont été confiées aux bons soins d’un chaperon qui leur a fait faux bond. L’aventureuse Rose parvient à convaincre sa sœur, plus sérieuse, de le cacher à leur mère. Pour Rose, elles sont tout à fait capables de s’occuper d’elles-mêmes !
Pour Rose et Diana, il est venu le temps de l’indépendance et de l’émancipation. Elles se rapprochent, s’affirment, gagnent en confiance, découvrent les joies de la domesticité (elles n’ont jamais cuisiné ni lavé leur linge), trouvent un emploi. Elles se font aussi des amies et tombent amoureuses.
En outre, la curieuse Rose découvre les écrits de « Mad Hilda », l’étrange et mystérieuse précédente occupante du cottage, et à travers eux, le destin tragique et poignant d’une femme en avance sur son temps.
Rose est une jeune fille romantique, intelligente, déterminée et attachante qui ambitionne de devenir écrivain. Mais elle s’interroge sur ses capacités car elle n’est pas sûre de sortir diplômée de son école d’élite … Heureusement, Alec, le jeune libraire du village, soldat démobilisé, lui apportera son aide et son amitié et deviendra son fournisseur officiel de livres. Cet été, elle lira grâce à lui Jane Eyre mais aussi la poésie sulfureuse de DH Lawrence.
Elle fera aussi la connaissance du cousin d’Alec, un jeune garçon entreprenant qui l’emmènera faire des tours en bateau.
La prose de Michele Magorian est très douce, sobre, mais révèle des trésors de sensibilité, d’humour et de mélancolie. Le récit, porté par une galerie de très beaux personnages, est mené avec beaucoup d’adresse. Il est très romanesque, mais dans le bon sens du terme. Il a aussi l’excellent mérite de traiter de thèmes très forts et ce, avec beaucoup de pudeur, tels que la sexualité, la dépression post traumatique et l’émancipation féminine hors mariage.
A Little love song se lit comme un récit d’apprentissage poignant, moderne et très féministe. Et pour ne rien gâcher, la romance est absolument savoureuse.

Le Fantôme et Mrs Muir de R.A. Dick

Le Fantôme et Mrs Muir - Au début des années 1900, en Angleterre, une jeune et belle veuve, Lucy Muir, décide de louer un cottage dans la station balnéaire de Whitecliff où elle s’installe avec fils, sa fille et sa fidèle servante, Martha, afin d’échapper à sa belle-famille.

Dès le premier soir, elle surprend l’apparition du fantôme de l’ancien propriétaire, un capitaine de marine du nom de Daniel Gregg. Se noue alors entre eux une relation d’abord amicale, à peine troublée par quelques bouderies…

Ce roman a un petit charme suranné mais est aussi étonnamment moderne. Mrs Muir voit sa vie, et celle de ses deux jeunes enfants, bouleversées à la suite du décès prématuré de son mari. Cette rupture dans son existence remet les pendules à l’heure pour elle. Notre héroïne compte devenir indépendante et s’affranchir de l’influence de sa belle famille et surtout de sa belle sœur qui a une fâcheuse tendance à la sous estimer et s’est toujours mêlée de sa vie. Elle décide de s’éloigner de Londres et de s’installer, à la surprise de tous, dans une villa au bord de la mer. S’ensuit une rencontre inattendue avec le fantôme de l’ancien propriétaire, un vieux briscard grognon et caractériel avec qui elle tissera, au fil des années, une très forte amitié et une entente formidable.
Il est étonnant qu’un roman publié en 1945 puisse mettre en scène une telle relation entre un homme et une femme. Ils sont sur un pied d’égalité. Mrs Muir ne se soumet jamais au désirs et caprices du capitaine, leur amitié et leur affection reposent sur des compromis mais aussi sur une précieuse empathie et un soutien indéfectible. Plus qu’un roman fantastique, Le Fantôme et Mrs Muir nous offre le portrait d’une femme courageuse et indépendante ainsi qu’un récit familial riche et nuancé.
Et pour ajouter à son charme, le roman, plein d’humour, porte un regard acéré et malicieux sur ses personnages.
Une lecture savoureuse qui m’a donnée très envie de me replonger dans le magnifique film de Mankiewicz.

 

Lucille, à l’heure gourmande de Gwenaële Barussaud

Dans le Paris de Napoléon III, les aventures de Lucille, arrivée dans la capitale avec sa soeur, l’héroïne de Pauline : demoiselle des grands magasins.

Ce 3ème tome de la saga des Lumières de Paris est encore une fois un excellent cru !  J’ai l’impression de dire ça à chaque fois, à tel point que je serais bien incapable de dire quel est mon tome préféré ou quelle héroïne m’a semblée être la plus attachante. Ici, c’est la jeune Lucille, sœur de Pauline, l’héroïne du 1er tome, qui est mise en vedette. On découvre assez vite et Lucille ne le cache à aucun moment, que la jeune fille est encore plus déterminée et ambitieuse que ne l’est son aînée. Elle est aussi plus spontanée et quoique tout aussi intelligente, moins réfléchie et plus prompte à prendre des décisions qui peuvent lui porter préjudice. Dans la première partie du récit, on apprend qu’elle s’est amourachée, à Dinard, d’un homme qui a trompé sa confiance. Impulsive et passionnée, Lucille risque de se brûler les ailes et de voir ses rêves de travailler un jour à son compte partir en fumée à cause d’une erreur de jugement et d’un égarement sentimental. Lucille est indéniablement une héroïne tout feu tout flamme.
Domestique puis femme de chambre d’une demoiselle de bonne famille, Lucille trouve bientôt un emploi dans un grand hôtel parisien. Elle a largement exagéré ses dons en anglais pour pouvoir y travailler et lorsqu’on lui confie le service d’une très riche cliente américaine, elle se mord les doigts à l’idée d’être démasquée. Heureusement, Lucille est pleine de bonnes intentions et extrêmement travailleuse, son courage et sa détermination finiront par payer.
Ce roman traite de la prise d’initiatives des femmes sous le Second Empire avec crédibilité et un vrai goût du romanesque. Le lecteur a envie de voir Lucilleaccomplir son rêve en montant sa propre affaire. Une fois de plus, on suit le parcours social et professionnel (car il s’agit avant tout de cela dans cette série) de notre héroïne avec un vrai plaisir, grâce notamment au suspens qui imprègne l’intrigue et les descriptions du Paris haussmanien, plus particulièrement ici du monde de l’hôtellerie.

Les Règles d’usage de Joyce Maynard

Gros coup de coeur pour ce roman de Joyce Maynard qui vient d’être publié chez Philippe Rey.

Le sujet du récit est douloureux. Son héroïne est Wendy, petite adolescente américaine de 13 ans environ. Elle vit à Brooklyn dans une famille aimante et recomposée, auprès de sa mère, de son beau-père et de son demi-frère âgé de 4 ans. Le 11 septembre 2011 bouleversera à jamais sa vie. Sa mère, partie travailler, ne revient pas. Au fur et à mesure que le temps passe, l’espoir s’amenuise. Les avis de recherche placardés partout à New York n’obtiennent pas de réponse et le chagrin prend de plus en plus de place dans le coeur de Wendy et des siens. Le désespoir et la sidération l’envahissent, et avec eux, la lente prise de conscience que sa mère ne reviendra jamais. Comment réapprendre à vivre sans la personne qui comptait le plus au monde pour elle ? Et comment oublier les derniers mots plein de colère qu’elle lui a adressés, des mots d’une adolescente en crise souffrant de l’absence de son père ? Le chemin de la jeune fille la mène bientôt en Californie, au près d’un père qu’elle n’a jamais vraiment connu mais auprès de qui elle essaiera à réapprendre à vivre. Tiraillée entre ses deux foyers et assaillie par ses souvenirs, la jeune fille devra composer avec des sentiments contradictoires et une tendresse toujours très vifs pour son beau-père et son petit frère qui l’ont laissée partir le coeur lourd.
En Californie, Wendy fait l’école buissonnière, part à l’aventure et fait de bien drôles de rencontres, à commencer par un libraire solitaire qui lui fera découvrir les bienfaits de la lecture.
Sur cette terre inconnue, Wendy apprend à connaître son père, se lie d’amitié avec la compagne de celle-ci, une sensible éleveuse de cactus, et tente, sans trop y croire ni y faire trop attention, de survivre. Mais cette vie en Californie, qu’elle a appris à idéaliser toutes ces années, lui apportera-t-elle tout ce dont elle a besoin pour se reconstruire et préparer une nouvelle étape de son existence ? Retournera-t-elle à Brooklyn auprès de Josh et du petit Louie ?

J’ai eu l’occasion de rencontrer Joyce Maynard il y a quelques jours et j’ai l’impression, après avoir lu Les Règles d’usage, qu’il est la quintessence même de ce qu’elle est. Voilà un roman mélancolique et poignant mais aussi désarmant d’optimisme et pétri d’humanisme.
Dans son récit, Joyce Maynard réussit l’équilibre parfait entre drame familial intense et profond et roman d’apprentissage lumineux. Elle traite de la période délicate de l’adolescence avec une dextérité rare, une finesse dans le détail et une sensibilité qui ne tombe jamais dans l’affectation. Le roman est empreint d’émotions et de tendresse. Toutes les scènes avec Louie sont absolument irrésistibles, je n’ai jamais vu un auteur donner vie à un petit garçon de 4 ans avec autant de talent. On dirait qu’il sort littéralement des pages pour vivre auprès de nous le temps de notre lecture.
Les Règles d’usage est aussi un roman foisonnant, plein de péripéties, d’humour et d’émotions, incroyablement généreux d’un point de vue romanesque. Il m’est vraiment allée droit au coeur, je ne peux donc que vous le conseiller chaudement !