Call me by your name d’Andre Aciman

Call me by your name d’Andre Aciman

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L’adaptation de ce roman signée Luca Guadagnino et avec Timothée Chalamet et Armie Hammer dans les 2 rôles principaux, sorti le 28 février sur les écrans français, a été un des grands évènements ciné de ces derniers mois. J’ai pu lire le livre d’André Aciman avant de découvrir le film et il m’a séduit à tous points de vue.

Elio Perlman se souvient de l’été de ses 17 ans, à la fin des années quatre-vingt. Comme tous les ans, ses parents accueillent dans leur maison sur la côte italienne un jeune universitaire censé assister le père d’Elio, éminent professeur de littérature. Cette année l’invité sera Oliver, dont le charme et l’intelligence sautent aux yeux de tous. Au fil des jours qui passent au bord de la piscine, sur le court de tennis et à table où l’on se laisse aller à des joutes verbales enflammées, Elio se sent de plus en plus attiré par Oliver, tout en séduisant Marzia, la voisine. L’adolescent et le jeune professeur de philosophie s’apprivoisent et se fuient tour à tour, puis la confusion cède la place au désir et à la passion.

Colm Toibin le dit lui même : ce roman est un miracle. Ce roman m’a fait très forte impression. C’est l’un des plus beaux textes que j’ai pu lire sur la fascination, la passion et le désir amoureux. Il offre également une réflexion très riche sur le pouvoir de la mémoire et de l’oubli.
L’histoire d’amour entre Elio et Oliver, un été, dans la campagne italienne, est évoquée avec grâce, poésie et une certaine audace. La prose stylisée d’Andre Aciman est portée par la voix et l’incroyable sensibilité d’Elio, qui campe ici un formidable narrateur. Ses talents intellectuels et sa sophistication font de ce jeune homme un garçon mûr pour son âge. La culture occupe une place primordiale dans sa vie et dans le livre, que ce soit à travers la poésie ou la musique. Shelley et Dante (entre beaucoup d’autres) font des apparitions dans le récit et donnent encore plus de force et de chair à cet éblouissant roman. Bref, je le conseille, et plutôt en VO.

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A noter que le roman a été épuisé en français depuis des années (quelle honte !) mais qu’il a été réédité le 7 février dernier chez Grasset (on peut remercier la sortie du film).

Le film réalisé par Luca Guadagnino et scénarisé par James Ivory m’a beaucoup plu. Le roman m’a semblée plus charnel, plus intense, plus poétique encore mais cela n’enlève rien à toutes les belles qualités cinématographiques de son l’adaptation. Les deux méritent d’être découverts, ne boudons pas notre plaisir ! 🙂

 

Le monde de Persephone Books

Le monde de Persephone Books

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Persephone Books est une maison d’édition ET une librairie au cœur du quartier de Bloomsbury, à Londres, dont je suis l’actualité depuis déjà quelques années maintenant. Fondée en 1998 par Nicola Beauman, Persephone Books s’emploie à rééditer des livres (romans, nouvelles, essais …) méconnus ou oubliés, d’auteurs majoritairement féminins. J’y ai découvert un certain nombre d’ouvrages qui occupent désormais une place privilégié dans ma bibliothèque. Cet éditeur a l’excellent mérite d’apporter un éclairage nouveau sur des textes relativement faciles d’accès mais qui n’en restent pas moins très littéraires. Les genres représentés sont nombreux, le catalogue propose des titres appartenant à la comédie, au drame social, au roman d’amour, à la science fiction en passant par le drame, le thriller, le fantastique ou encore la peinture sociale.
Persephone Books réédite 6 titres par ans (3 au printemps et 3 à l’automne) et propose également deux fois par an un petit magazine richement illustré et très bien écrit (appelé the « biannually »).
La librairie londonienne est à l’image parfaite de sa ligne éditoriale : fort élégante et chaleureuse. On y flâne avec bonheur, la décoration est très soignée, leurs ouvrages y sont incroyablement bien mis en valeur. On y trouve également des petits objets (de la papeterie, de très jolies cartes, des tasses Emma Bridgewater, des tote bags à l’effigie du logo Persephone, des marque pages pour chacun des ouvrages publiés). Bref, c’est une petite librairie à part et un lieu de perdition pour moi à chaque fois que je me rends à Londres.
Leur site internet qui propose aussi la vente en ligne est régulièrement mis à jour http://www.persephonebooks.co.uk/

La maison compte à l’heure actuelle pas moins de 125 titres et proposera le mois prochain 3 nouveaux romans. J’ai ai lu un certain nombre (mais pas autant que je le voudrais). Voici une petite liste des titres que je connais.

Par où commencer ?

  • Miss Pettigrew lives for a day de Winifred Watson : le premier roman publié par Persephone que j’ai découvert, une comédie légère et pétillante qui se déroule sur une seule journée. On y suit les aventures rocambolesques de Miss Pettigrew, vieille fille d’apparence terne, emportée dans un tourbillon de mondanités, de rencontres, de quiproquos et d’éclats de rire. Ce petit roman se lit comme un conte pour adultes, facétieux et plein d’esprit.
  • Miss Buncle’s Book de D.E. Stevenson : quand son premier roman est publié, la vie de Miss Buncle, trentenaire réservée, est à jamais bouleversée. Le livre devient rapidement un best seller mais les ennuis commencent lorsque les habitants du petit village où vit Miss Buncle prennent peu à peu conscience que les personnages un brin ridicules du roman leur ressemblent étrangement … Une comédie de mœurs au charme piquant et suranné qui devrait plaire aux amateurs des « comedies of manners » dont les anglais sont si friands. Un vrai coup de cœur qui m’a donnée envie de lire par la suite tous les autres romans de D.E. Stevenson, lesquels sont, heureusement pour moi, fort nombreux.
  • les romans de Dorothy Whipple : cette femme de lettres anglaise née en 1893 et morte en 1966 est l’un des auteurs phare de la maison d’édition, qui a publié jusqu’ici 2 recueils de nouvelles et 8 de ses romans. J’ai lu 2 romans avec un égal plaisir : High Wages et They were sisters. High Wages est le récit touchant et sensible du parcours personnel et professionnel de Jane, une jeune femme issue d’un milieu populaire, ambitieuse et déterminée, qui souhaite travailler dans la mode. They were sisters est un roman plus dense et empreint de la même finesse psychologique. Sous ses airs doux et calmes, le roman traite un thème très fort : celui de l’amour déçu et de la violence domestique (dans son sens le plus large, et pas forcément physique). Lucy, Charlotte et Vera ont épousé des hommes très différents et leur mariage définira (plus ou moins en partie) leur existence. C’est intéressant de voir de quelle manière leurs choix amoureux mais aussi leur personnalité détermineront leur avenir. Mais pour Dorothy Whipple, pas de déterminisme, ce sont avant tout leurs choix qui définissent le devenir des héroïnes. Et même si elles sont soeurs, Lucy, Charlotte et Vera ne voient pas l’amour de la même façon ni ne partagent les mêmes principes et valeurs.
  • Mariana de Monica Dickens : voilà un roman attachant ! L’arrière petite-fille de Charles Dickens a livré ici un roman irrésistible de fantaisie et plein d’esprit, une coming of age story qui n’est pas sans rappeler Le Château de Cassandra de Dodie Smith ou La Poursuite de l’amour de Nancy Mitford. Lorsqu’il est sorti, en 1940, il a été déprécié au même titre que la chick lit aujourd’hui, plus par préjugés qu’autre chose, j’imagine. Parce qu’on se rend très vite compte qu’il est écrit avec finesse et humour. Les passages sur l’enfance de Mary, dans le domaine de ses grands-parents, sont teintés d’une nostalgie très émouvante. L’évolution, l’accès à la maturité et la découverte de l’amour de l’héroïne sont traités avec délicatesse, drôlerie et beaucoup d’intelligence.

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Petits bijoux méconnus :

  • Lady Rose & Mrs Memmary de Ruby Ferguson : L’histoire nous est racontée sous la forme d’un flash back. Des touristes s’aventurent à Keepsfield, un domaine fictif écossais qui semble, par sa magnificence, n’avoir rien à envier à Chatsworth.
    Curieux de nature, ils y font rapidement la connaissance d’une vieille dame, l’intendante du domaine en question. Mrs Memmary se met alors à leur raconter la vie de la demoiselle qui y vivait : Lady Rose. Ce court récit, aux allures de conte pour adulte, est aussi un roman incroyablement riche, d’un point de vue sociétal. En offrant un portrait féminin fascinant, il a également une dimension féministe.
  • To Bed with grand music de Marghanita Laski : ce roman est à la fois insolite et troublant. Il a aussi quelque chose de sulfureux, ce qui le démarque assez des autres publications de Persephone. Il évoque un sujet finalement assez peu exploité en littérature : la sexualité en temps de guerre. Marghanita Laski est un auteur extrêmement intrigant, qui s’est illustrée dans de nombreux genres littéraires (le drame familial, le roman de mœurs, la comédie noire, le roman gothique …), j’ai hâte de la connaître davantage.
  • Patience de John Coates (titre qui, par son thème, pourrait être associé à celui évoqué juste au-dessus) : « The story of a Proper Girl Improperly in Love« , le sous-titre de l’édition américaine, sortie un an plus tard (c’est à dire en 1954) donne très bien le ton de ce roman. On est dans la comédie de mœurs mais aussi et peut-être surtout dans la comédie de mariage et dans la comédie sentimentale. Le roman a été publié dans une Angleterre pudibonde et très moralisatrice, rien d’étonnant donc qu’il ait fait scandale. Il ose parler du désir féminin avec humour et impertinence. Le parcours de Patience, son éveil à l’amour, à la sexualité qui incarnent ici une forme d’indépendance, de liberté et d’épanouissement personnel, est passionnant à lire.
  • Guard your daughters de Diana Tutton : ce roman a souvent été comparé au Château de Cassandra de Dodie Smith, et pour cause, on y trouve une atmosphère bohême un peu similaire, un humour typiquement anglais et une famille (composée de pas moins de 5 filles) au moins aussi fantasque que celle de Cassandra Mortmain, si ce n’est plus. Mais ce titre publié en 1953 a une certaine singularité. Il s’agit d’une comédie british composée de petites scènes cocasses (une virée au cinéma entre sœurs, un cours de français auprès d’une bonne sœur qui se termine de manière imprévue, l’arrivée inopinée et redoutée d’un oncle très pénible, les discussions rituels dans la salle de bain minuscule …) mais qui n’est pas pour autant dénuée de noirceur. Guard your daughters puise son originalité et sa profondeur dans un certaine dose de mélancolie, une mélancolie teintée de tendresse et de fantaisie, mais aussi amère et poignante.
  • Princes in the land (Désillusion) de Joanna Cannan : Patricia, le personnage central de ce roman, est une femme foncièrement généreuse et désintéressée, qui s’adapte aux besoins et répond aux désirs de ses proches plus qu’aux siens propres. Elle prendra peu à peu conscience qu’en étant aussi exigeante envers elle-même, elle l’est aussi envers les autres et qu’elle ne peut donc aller que vers la frustration et la désillusion. Son bonheur dépend en effet avant tout d’elle-même, n’en déplaise alors au carcan familial qui lui est imposé. J’imagine que pour un livre paru en 1936, il avait quelque chose de résolument révolutionnaire, surtout pour de la littérature dite « domestique » … Sans aucun doute l’un des récits les plus féministes du catalogue et aussi l’un des mieux écrits.

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Les romans américains

Et oui, le catalogue de Persephone Book comptent quelques livres non britanniques et pas des moindres. J’en ai lu deux que je vous conseille fortement :

  • Fidelity de Susan Glaspell : L’intrigue de Fidelity se passe en 1900 et en 1913, dans l’Iowa. Au moyen de flashbacks subtilement mis en scène et grâce à une prose aussi sensible qu’élégante, le roman évoque le parcours de Ruth Holland, une jeune fille de bonne famille qui tombe passionnément amoureuse d’un homme marié un peu plus âgé qu’elle, s’enfuit avec lui et revient un peu plus d’une décennie plus tard chez elle, à Freeport, pour veiller son père mourant. Le roman s’attarde sur les conséquences de ses actes et montre de quelle manière la décision qu’elle a prise a affecté chaque personne de son entourage. Fidelity est un roman  audacieux et avant-gardiste qui pose énormément de questions, sur le statut de la femme notamment et le sentiment amoureux (aussi bien féminin que masculin).
  • Hettie Dorval d’Ethel Wilson : ce roman est d’une grande subtilité, aussi bien dans le style que dans la structure même du récit. Tout au long de cette petit centaine de pages, nous suivons, par bribes, le parcours de la jeune Frankie, de la Colombie Britannique, à Paris, en passant par Vancouver. Bien qu’étant la narratrice, ce n’est pas elle qui donne son nom au roman mais bien la mystérieuse et fascinante Mrs Dorval. Nouvellement installée dans la ville natale de Frankie, elle attire les regards et éveille les soupçons. Frankie fait sa connaissance et la trouve merveilleuse, bien qu’un peu étrange. En effet, Mrs Dorval vit seule avec sa domestique âgée et ne souhaite rendre visite et se lier à personne, à part peut-être Frankie, qui lui semble être une jeune fille sympathique. Encore un roman qui n’est pas sans rappeler les écrits d’Edith Wharton et de Willa Cather, avec à son centre, la figure d’une femme fascinante et mystérieuse jugée par une société étriquée et moralisatrice.

 

Quelques autres titres :

  • The Making of a Marchioness de FH Burnett : l’auteur de The Secret Garden et A Little Princess a écrit un roman « pour adultes » au charme original, une histoire d’amour entre deux héros assez éloignés des clichés romantiques, un récit délicieux dans son genre mais dénué de tout sentimentalisme. C’est un roman oublié mais qui à mon sens a tout à fait sa place dans l’Histoire et la tradition de la littérature féminine anglaise.
  • Cheerful weather for the wedding de Julia Strachey : ce court texte a une grâce évanescente, un petit charme anglais caustique incontestable qui peut déconcerter. L’intrigue se déroule sur une journée, nous offre un récit doux, feutré, léger mais aussi un peu acerbe des préparatifs d’un évènement qui occupe toute une maisonnée, des membres de la famille à l’ensemble des domestiques : le mariage de Dolly. Cette journée de noces fournit tout le nécessaire pour montrer l’envers du décor de cette comédie so british aux tonalités grinçantes. A travers les bavardages badins autour d’une tasse de thé, les non-dits, quiproquos et actes manqués sont nombreux. Et la galerie de personnages secondaires, composé de vieilles tantes et de petits cousins, est absolument truculente.
  • Good Evening, Mrs Craven: The Wartime Stories of Mollie Panter-Downes : un remarquable recueil de nouvelles explorant la vie quotidienne des femmes pendant la guerre. La comédie sociale y côtoie le drame domestique et historique de manière très inspirée.
  • Greenery Street de Denis MacKail : une comédie mettant en scène l’installation de deux jeunes mariées dans une petite maison de Londres. Un roman qui m’a laissée assez peu de souvenirs je dois le dire, si ce n’est peut-être le sentiment d’avoir lu un roman suranné mais aussi un peu dépassé et conservateur …
  • The Village de Marghanita Laski : une comédie douce amère sur la vie d’un village anglais. Peut être pas le roman le plus marquant de l’auteur mais une lecture assez savoureuse tout de même.

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Pour aller plus loin :

  • A Very Great profession de Nicola Beauman : tout au long de plusieurs chapitres thématiques passionnants (intitulés War, Feminism, Sex, Psychoanalysis etc.), Nicola Beauman, l’éditrice, met en lumière des aspects fascinants et intrigants de la littérature féminine de l’entre deux-guerres. Dans cet ouvrage, l’auteur rend aussi un subtile hommage aux femmes qui n’ont pas pu avoir de « carrière ». Le titre de l’essai lui a été inspiré par une phrase de Nuit & Jour de Virginia Woolf : ‘Kat harine, thus, was a member of a very great profession which has, as yet, no title and very little recognition… She lived at home’ Pour Nicola Beauman, ces femmes pouvaient s’épanouir grâce à la culture et à la lecture. Leur existence a inspiré bon nombre de femmes écrivains qui ont écrit des romans teintés de frustration et d’amertume parfois mais aussi de joie et d’humour.

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Voilà, j’espère que ce billet vous a donné envie de découvrir ou redécouvrir cette maison d’édition engagée. Connaissez-vous Persephone Books ? Si oui, à travers quels titres ? Avez-vous déjà eu la chance de visiter la librairie ?

Le Bel Antonio de Vitaliano Brancati

Le Bel Antonio de Vitaliano Brancati

18595222Vitaliano Brancanti (1907-1954) fut l’un des plus grands auteurs italiens du XXème siècle. Son roman Le Bel Antonio, adapté à l’écran par Mauro Bolognini avec Marcello Mastroianni et Claudia Cardinale en 1960, est l’une des œuvres les plus marquantes de ce maître du roman satyrique.

Dans cette peinture sans concession de la Sicile de la fin des années 30 / début des années 40, Brancati, fasciste devenu non fasciste, brocarde le régime et le machisme qui oppressent le pays.

A travers lui, l’auteur donne vie à une figure littéraire fascinante, Antonio. Un homme à la beauté à couper le souffle, qui fait la fierté de ses parents, suscite l’admiration et le désir partout il passe et se fait se pâmer toutes les femmes qui ont le bonheur (ou le malheur) de croiser son chemin.

Le début de l’intrigue est presque cocasse. L’irrésistible Antonio, qui a la réputation de mener la grande vie à Rome (traduire par coucher avec tout ce qui bouge, y compris les femmes mariées) est rappelé par ses parents, à Catane, en Sicile, pour épouser la fille du riche notaire, Barbara Puglisi, la plus jolie jeune femme de la ville. C’est un mariage arrangé qui signe le désespoir de toutes les admiratrices éplorées d’Antonio, à commencer par sa voisine de palier qui l’aime éperdument depuis toujours. Antonio, accommodant, accepte cette union avec plaisir, car il est tombé sous le charme de Barbara. Tout semble alors sourire à ce jeune couple qui respire la beauté et la sensualité. Il rayonne de bonheur à la sortie de l’église et est promis à un bonheur sans nuages.

Mais au bout de trois ans d’apparente félicité, le secret d’Antonio est révélé et un acre parfum de scandale met en branle le destin du couple. Le choc est d’ailleurs ressenti par tout Catane comme une éruption de l’Etna. L’abominable vérité éclate, Barbara est toujours vierge, le mariage n’a pas été consommé et peut être annulé. Après le scandale retentissant, vient la disgrâce d’Antonio et avec elle, le désespoir de ses parents (en particulier de son père qui parle alors de malédiction) et la rancœur. Car dans cette société, la valeur d’un homme ne se mesure qu’à sa virilité.

L’auteur livre une critique acerbe du système fasciste et de l’Italie machiste, empêtrée dans ses valeurs archaïques et hypocrites. La peinture des caractères, quoique exigeante, est éblouissante. Drolatique d’abord, puis grave et mélancolique, elle se fait au fur et à mesure plus grinçante. Le style est savoureux, enlevé, piquant et la réflexion sur la société de l’époque d’une grande modernité.

Lu dans le cadre du challenge Instantly Italy du forum WHOOPSY DAISY et en lecture commune avec Titine 🙂

Take Courage – Anne Brontë and the Art of life de Samantha Ellis

Take Courage – Anne Brontë and the Art of life de Samantha Ellis

Anne Brontë is the forgotten Brontë sister, overshadowed by her older siblings — virtuous, successful Charlotte, free-spirited Emily and dissolute Branwell. Tragic, virginal, sweet, stoic, selfless, Anne. The less talented Bronte, the other Brontë.
Or that’s what Samantha Ellis, a life-long Emily and Wuthering Heights devotee, had always thought. Until, that is, she started questioning that devotion and, in looking more closely at Emily and Charlotte, found herself confronted by Anne instead.

J’aurais pu remplir un carnet entier de citations extraites de Take Courage. Cet ouvrage m’a passionnée. Dès que je l’ai reçu, je me suis jetée dessus et il m’a accompagnée pendant trois jours d’intense lecture. Comme je l’imaginais, cet ouvrage se présente davantage comme un essai et une réflexion personnelle sur l’œuvre et la personnalité de la plus jeune sœur Brontë que comme une  biographie en tant que telle. Et c’est tant mieux parce que le point de vue qu’adopte Samantha Ellis ici est inédit. Il est plein de compassion et d’admiration mais aussi de finesse. Take Courage est un hommage vibrant et émouvant à un auteur profondément sous estimé et engagé. Il offre un portrait intense, profond et nuancé d’une jeune femme attachante, au caractère affirmé, à l’intelligence aigüe et qui a su créer une œuvre riche, moderne, et surtout sans compromis car toute personnelle et bien différente de celle de ses aînées.

L’ouvrage est découpé en plusieurs chapitres qui portent le prénom de chacune des personnes qui ont marqué l’existence d’Anne (tous les membres de sa famille, son père, sa tante, ses sœurs, son frère et la précieuse Tabby) mais aussi ceux des deux singulières héroïnes qu’elle a créées, Agnes et Helen.

Take Courage est particulièrement documenté mais jamais ennuyeux car il est écrit avec générosité et beaucoup d’esprit. Il s’agit d’un essai fleuve dans lequel l’auteur balaie avec une quasi exhaustivité le contexte social, familial, professionnel et littéraire qui a constitué la vie d’Anne. Samantha Ellis évoque sa vie au presbytère, ses premiers écrits avec Emily, sa plongée dans l’imaginaire d’Angria dont elle s’est affranchie par la suite, sa relation compliquée avec Charlotte (le portrait que l’auteur dresse de l’aînée des sœurs est d’ailleurs sans concession – Charlotte ayant grandement contribué à minimiser l’impact et la force de l’œuvre de sa cadette en la dépeignant comme une pauvre petite chose), son désir de s’émanciper à travers son emploi de gouvernante, sa vision lucide du monde, son désir d’écrire et de s’engager par l’écriture. L’auteur évoque avec émotion la postérité d’Anne (Elizabeth Gaskell en prend plein son grade aussi) et démonte par la même occasion quelques préjugés bien ancrés dans les mentalités.

Une lecture enrichissante et poignante que j’ai bien eu de la peine à quitter. :heart2: :heart2: :heart2:

Je vous laisse avec cet extrait :

Because of Charlotte, Anne is seen as the third Beatle. Emily is the wayward genius Lennon, Charlotte is McCartney, talented but controlling, and everyone forgets George Harrison wrote « Here come the sun » …

 

A little love song de Michelle Magorian

A little love song de Michelle Magorian

A chaque fois que je lis un roman de Michelle Magorian, c’est un coup de cœur et c’est encore le cas ici. Il s’agit cette fois d’un roman Young Adult. Les deux héroïnes ne sont plus des enfants. Rose va sur ses 18 ans et Diana, sa sœur, a 21 ans.

Lorsque le roman s’ouvre, les deux soeurs ont quitté Londres pour s’installer dans un cottage à Salmouth, un petit village au bord de la mer (on dirait presque le début de Raison & Sentiments). C’est l’été 1943, la guerre fait rage, leur père est mort au combat il y a un an et leur mère, comédienne, est partie remonter le moral des troupes à l’étranger. Rose et Diana ont été confiées aux bons soins d’un chaperon qui leur a fait faux bond. L’aventureuse Rose parvient à convaincre sa sœur, plus sérieuse, de le cacher à leur mère. Pour Rose, elles sont tout à fait capables de s’occuper d’elles-mêmes !
Pour Rose et Diana, il est venu le temps de l’indépendance et de l’émancipation. Elles se rapprochent, s’affirment, gagnent en confiance, découvrent les joies de la domesticité (elles n’ont jamais cuisiné ni lavé leur linge), trouvent un emploi. Elles se font aussi des amies et tombent amoureuses.
En outre, la curieuse Rose découvre les écrits de « Mad Hilda », l’étrange et mystérieuse précédente occupante du cottage, et à travers eux, le destin tragique et poignant d’une femme en avance sur son temps.
Rose est une jeune fille romantique, intelligente, déterminée et attachante qui ambitionne de devenir écrivain. Mais elle s’interroge sur ses capacités car elle n’est pas sûre de sortir diplômée de son école d’élite … Heureusement, Alec, le jeune libraire du village, soldat démobilisé, lui apportera son aide et son amitié et deviendra son fournisseur officiel de livres. Cet été, elle lira grâce à lui Jane Eyre mais aussi la poésie sulfureuse de DH Lawrence.
Elle fera aussi la connaissance du cousin d’Alec, un jeune garçon entreprenant qui l’emmènera faire des tours en bateau.
La prose de Michele Magorian est très douce, sobre, mais révèle des trésors de sensibilité, d’humour et de mélancolie. Le récit, porté par une galerie de très beaux personnages, est mené avec beaucoup d’adresse. Il est très romanesque, mais dans le bon sens du terme. Il a aussi l’excellent mérite de traiter de thèmes très forts et ce, avec beaucoup de pudeur, tels que la sexualité, la dépression post traumatique et l’émancipation féminine hors mariage.
A Little love song se lit comme un récit d’apprentissage poignant, moderne et très féministe. Et pour ne rien gâcher, la romance est absolument savoureuse.

Mes Souvenirs de Jane Austen de James Austen-Leigh

Mes Souvenirs de Jane Austen de James Austen-Leigh

Voici un recueil de souvenirs et de témoignages directs de James Edward Austen-Leigh (1798-1874) sur sa tante Jane Austen (1775-1817). On y découvre à l’œuvre la romancière dans son intimité. Observatrice hors-pair de la société anglaise de son temps, elle aurait pu être l’héroïne d’une de ses propres œuvres.

J’ai eu la chance de recevoir un exemplaire de cet ouvrage de la part des éditions Bartillat et je les en remercie.
Il s’agit ici de la première traduction de ce texte en France. Ces Souvenirs occupent une place importante dans le monde austenien. Lors de sa parution en 1869, il a permis un accroissement considérable de la notoriété et de la popularité de Jane Austen en Angleterre, ainsi que la réédition de ses romans.
Son auteur, James Edward Austen-Leigh, le neveu de la romancière (et fils de son frère aîné James) est encore considéré comme le premier biographe de Jane Austen, toutes proportions gardées évidemment.
Ce qui marque, et ce dès les premières pages, c’est le fait que cet homme – et cet ouvrage – restent très nettement des produits de leur temps. Il ne s’agit clairement pas d’une biographie factuelle et encore moins objective mais plutôt d’un hommage touchant mais un brin affecté d’un neveu à sa chère tante Jane. L’auteur y véhicule une image si ce n’est déformée du moins très limitée de la romancière, et surtout héritée de la figure traditionnelle de la femme dans la société victorienne. Jane Austen y est donc présentée comme une femme pieuse, une fille, une sœur et une tante affectionnées, une romancière travailleuse mais tranquille qui n’écrivait que quand son temps, occupé par ailleurs par les tâches ménagères, le lui permettait…
Austen-Leigh n’a de cesse de faire l’éloge de la gentillesse et de la modestie de sa tante, comme si ses précieuses qualités faisaient honneur à sa féminité. Il est difficile de lire cet ouvrage sans savoir envie de glousser ou de lever les yeux au ciel.
Sa teneur hagiographique toute victorienne ne permet bien sûr pas de révéler l’esprit ironique, sardonique, et passionné de Jane Austen. Austen-Leigh garde tout de fois un souvenir ému de l’humour et de la personnalité lumineuse de sa tante.
Les souvenirs en tant que tels sont très peu nombreux et substantiels et la narration se perd parfois dans des considérations historiques qui n’ont finalement que peu de rapports directs avec le sujet qui nous intéresse. Malgré tout, j’ai pris un certain plaisir à la lecture de ce texte. J’ai souri à de nombreuses reprises du style ampoulé et du ton snob et un peu affecté employé par l’auteur mais je me suis aussi régalée du témoignage personnel qu’il nous a livré. En lisant cet ouvrage, on a vraiment l’impression de baigner dans une autre époque, que ce soit à travers le style que le contenu. C’est intéressant d’avoir le point de vue d’un homme de l’Angleterre victorienne sur l’époque qui l’a précédée. Certains passages sont assez anecdotiques mais tout de même assez savoureux à lire et offrent une vision intéressante de la vie quotidienne de Jane Austen. De même, l’auteur aborde la postérité victorienne de sa tante et c’est amusant de noter à quel point de grands personnages de l’époque – dont certains sont des illustres inconnus pour nous aujourd’hui – ont pu s’exprimer sur l’œuvre de la romancière.
Le texte est aussi ponctué d’extraits de lettres de Jane Austen et surtout offre, en guise de bouquet final, le fameux chapitre inédit supprimé de Persuasion. On comprend pourquoi la romancière a souhaité le retravailler en y incluant la lettre du Capitaine Wentworth mais c’est tout de même un immense plaisir de découvrir cette scène « alternative » du roman, dans laquelle Anne et le Capitaine se retrouvent inopinément chez les Croft et ont une discussion.
Malgré ses limites et ses défauts évidents, je conseille cette lecture aux admirateurs de Jane Austen, pas en tant que biographie sérieuse mais plutôt comme un hommage et un témoignage subjectif.
Lady Chatterley BBC 2015

Lady Chatterley BBC 2015

chCe téléfilm diffusé l’année dernière sur la BBC est une adaptation de L’Amant de Lady Chatterley, la première version de l’œuvre de D.H Lawrence. Le point de vue qu’elle propose, novateur et forcément controversé, ne plaira sans aucun doute pas à tout le monde.
Elle est très différente de la version avec Sean Bean (que je n’avais pas aimée) et du film de Pascale Ferran, mais ce n’est pas pour me déplaire car on peut considérer cette adaptation complémentaire à ce qui a déjà été proposé.
Jed Mercurio , le réalisateur, a fait le choix, forcément discutable, de ne pas se centrer sur l’épanouissement sexuel et l’éveil à la sensualité de son héroïne mais de traiter davantage de choix amoureux et de lutte entre les classes sociales au lendemain de la 1ère guerre mondiale.
La plus grande réserve que j’ai à formuler porte sur le format du téléfilm. 90 min, c’est forcément très court pour adapter un roman de 400 pages, le rythme est un peu trop accéléré et l’évolution des sentiments de Lady Chatterley peut peut-être paraître un peu forcée et artificielle …chhj

Certains éléments de l’intrigue ont aussi été modifiés. La scène d’ouverture avec l’explosion de la mine des Chatterley était un ajout risqué mais qui m’a plutôt convaincue.
Holliday Grainger campe une Constance sensible et ambivalente et Richard Madden livre à mon sens une prestation honnête et solide même si je ne suis pas sûre qu’elle restera dans les annales. Comme l’ont bien souligné Jed Mercurio et les critiques presse, cette version est aussi celle de Clifford Chatterley. James Norton ne joue pas là un rôle secondaire, il est au centre du récit et c’est une bonne chose car il est absolument formidable. A vrai dire, je n’ai pas autant été impressionnée par une de ses prestations depuis Happy Valley. Tour à tour déterminé, torturé, instable et pathétique (dans tous les sens du terme), son comportement révolte et émeut à la fois. Il est juste de bout en bout et ce n’est pas chose facile puisqu’il incarne là le rôle le plus difficile du téléfilm. Certains ont dit « he stole the show » et ce n’est certainement pas moi qui vais les contredire !

J’ai aussi beaucoup apprécié le jeu de l’actrice qui incarne Ivy Bolton, la jeune domestique qui est toujours aux petits soins de Clifford. Sa scène de règlement de comptes avec son maître offre un des meilleurs moments de l’adaptation pour moi.chhhh
Dans l’ensemble, ce sont les scènes qui évoquent les différences sociales et les tabous qu’elles entraînent qui m’ont le plus intéressée. Je pense à la scène où Constance se confie à sa sœur (il est légitime d’avoir un amant mais il faut qu’il appartienne à la même classe sociale) et à toutes celles entre Sir Clifford et Mellors …). On pourra regretter le manque d’intérêt apporté aux scènes de sexe amoureuses (surtout pour une adaptation de ce roman en particulier) mais à mon sens, ce téléfilm a bien d’autres choses à offrir, notamment des personnages riches et ambivalents. Le téléfilm a été très décrié, on lui a reproché son côté trop « sage » et pas assez scandaleux. Pour moi, ses enjeux sont ailleurs. Les précédentes adaptations étaient déjà très centrées sur la sexualité de l’héroïne, il était temps à mon avis de proposer quelque chose d’un peu différent.

Love & Friendship de Whit Stillman

Love & Friendship de Whit Stillman

J’ai vu le film en avant-première la semaine dernière, dans le cadre du Festival du Cinéma américain des Champs Elysées, et mon avis est très enthousiaste !

Nous n’avons pas eu droit à une adaptation cinématographique d’un roman de Jane Austen depuis une décennie et c’est avec beaucoup de plaisir que j’ai découvert cette transposition à l’écran de Lady Susan, une œuvre méconnue mais oh combien intéressante.
Dès la première seconde, le spectateur comprend que le film se situera bien davantage dans une veine ironique et satirique que romantique. C’est un choix qui sera assumé et revendiqué par le réalisateur du début à la fin et qui déconcertera peut-être les spectateurs qui avaient jusqu’ici une autre image de l’œuvre de Jane Austen.
Whit Stillman a décidé de livrer une adaptation irrévérencieuse et presque féroce de la nouvelle épistolaire de Jane Austen et c’est tant mieux. Il s’en donne à cœur joie et ça se ressent dans tous les aspects de son film. Je crois que je n’ai jamais autant ri devant une adaptation d’une œuvre de Jane Austen, les rires fusaient dans toute la salle, ce qui était assez enthousiasmant.
Love & Friendship est un film impertinent, plein de verve et d’allant, et à l’image parfaite de son (anti-)héroïne, la séduisante et perfide Lady Susan Vernon.
Lady Susan est incarnée par une Kate Beckinsale au meilleur de sa forme et tellement à l’aise dans ce rôle qu’il semble avoir été écrit sur mesure pour elle. C’est un réel plaisir de retrouver cette actrice dans une production de qualité et surtout dans un rôle qui lui permet d’exprimer son talent. Elle sait exactement comment poser sa voix et fait preuve de beaucoup de distinction et d’élégance dans sa manière de se mouvoir. Il y a quelque chose de moderne dans son interprétation et en même temps elle est très crédible en lady du XIXème siècle. L’actrice Kate Beckinsale semble beaucoup s’être amusée à jouer une partition aussi délicate, son jeu est plein de mordant et de finesse.
Tout le casting est formidable. Chloe Sevigny incarne une Mrs Johnson, amie et complice des vices de Lady Susan, avec beaucoup d’aplomb. Quelle bonne idée d’avoir fait d’elle une américaine ! Les blagues que Lady Susan fait sur l’Amérique sont assez impitoyables.
Xavier Samuel est également très bon en jeune premier, un rôle difficile car même s’il est séduisant il devient pathétique car tourné en ridicule par les constantes manipulations de Lady Susan qui n’a de cesse de flatter son égo.
Stephen Fry est excellent dans les rares scènes où il apparaît mais la palme du rôle comique revient sans le moindre doute à Tom Bennett. L’acteur se révèle être l’incarnation parfaite de la bouffonerie et de la crétinerie si souvent moquée par Jane Austen. A chacune de ses apparitions (fort remarquées), on assiste à un festival de bêtise. Ce n’est pas tant ce qu’il dit qui est drôle que la manière dont il le dit. Cet acteur a un vrai talent de comédien et mérite tous les éloges qu’il a reçus de la presse américaine et britannique. Son personnage aurait, à mon avis, ravi Jane Austen !
Sir James apparaît bien dans la nouvelle (son rôle est même majeur dans le déroulement de l’intrigue) mais son rôle a été largement développé dans le film. Whit Stillman a très bien saisi son potentiel comique et a modelé un personnage absolument réjouissant.
Les acteurs secondaires ne sont pas en reste et parviennent tous à trouver leur place dans un récit qui abonde pourtant de personnages.
Whit Stillman a livré ici un remarquable travail de scénariste. Le film n’est pas une illustration de la nouvelle. L’intrigue a été fidèlement adaptée mais le réalisateur a été bien au delà. On sent son admiration pour Jane Austen transparaître tout au long du récit mais on sent également qu’il a mis beaucoup de lui-même dans son film. Son esprit et sa verve sont bien là et le résultat s’avère résolument moderne. La mise en scène est solide et de bonne tenue, les dialogues ciselés et spirituels, le montage adroit. C’est vraiment du bel ouvrage. J’ai notamment beaucoup apprécié l’ouverture du film avec la présentation des personnages sous forme de vignettes. Ici, l’ironie prend vie aussi bien dans la forme que dans le fond.
Comme tous les récits de Jane Austen, cette comédie de moeurs repose essentiellement sur le jeu des illusions (et des désillusions). Ce jeu se retrouve bien au cœur de la mise en scène du film mais la nouvelle, dans son ensemble, n’a pas du être une mince affaire à adapter. Sa forme épistolaire a heureusement été très bien transposée à l’écran. Le réalisateur a du opérer quelques modifications et ajustements pour donner plus de fluidité et d’épaisseur son adaptation. Il a notamment créé le personnage de Mrs Cross, la gouvernante de Lady Susan, pour lui donner une confidente, et ainsi créer une autre victime et témoin de ses méfaits et de son manque total de moralité. Stillman fait preuve de beaucoup de dextérité dans la construction de son récit.
Certains critiques de cinéma enthousiastes ont exprimé leur reconnaissance à Whit Stillman pour avoir « dépoussiérer Jane Austen ». C’est absurde quand on sait à quel point Jane Austen – qui avait écrit cette nouvelle alors qu’elle n’était qu’une jeune fille de 17 ans- est moderne, et Whit Stillman l’a d’ailleurs bien compris aussi ! Son film est très soigné mais n’est pas sage pour autant. Il a quelque chose de jubilatoire. Inutile de vous dire que je le reverrai avec plaisir si j’en ai l’occasion !

Les soeurs Brontë à 20 ans de Stéphane Labbe

Les soeurs Brontë à 20 ans de Stéphane Labbe

Les soeurs Brontë à 20 ansEn lisant – ou plutôt devrais-je dire en dévorant – cette biographie d’un peu plus de 160 pages, je me suis rendue compte que je connaissais la famille Brontë de manière superficielle. J’ai lu les trois romans majeurs (à savoir Jane Eyre, Wuthering Heights et The Tenant of Wildfell Hall), le formidable Taste of Sorrow de Jude Morgan, des bribes d’essais et vu les adaptations les plus populaires, mais il me restait à me documenter davantage sur la vie de cette famille hors du commun.

L’ouvrage se lit comme un récit d’initiation. L’auteur retrace par petites touches, et à travers des chapitres relativement courts, la jeunesse des sœurs Brontë. Le 1er chapitre, sobrement intitulé Départ, s’ouvre sur le moment où Charlotte s’apprête à prendre son indépendance (indépendance toute relative car elle reste une jeune femme de l’Angleterre victorienne), en quittant le presbytère familiale pour l’école pour jeunes filles dans laquelle elle va enseigner. A partir de cet évènement, premier vrai point de rupture du récit, l’auteur tisse une histoire intime de la famille Brontë et porte un regard pénétrant sur leur environnement, leurs sources d’inspiration et leur fort désir d’écrire, pourtant frustré par leur statut et leur place dans la société.

L’ouvrage revient sur leurs premiers écrits, inspirés des étranges univers qu’ils ont imaginés (Angria pour Charlotte et Branwell et Gondal pour Emily et Anne), leurs relations familiales, leurs désirs les plus intimes, qui souvent se contredisent.  Alors que Charlotte cherche à trouver une profession et à quitter le presbytère, Emily, elle, n’est satisfaite que lorsqu’elle peut rester sur ses terres, et parcourir la lande. L’auteur évoque bien sûr les principaux évènements qui ont jalonné la vie de la famille : le séjour à Bruxelles, l’amour contrarié que Charlotte a voué à son professeur, les aléas de la vie de gouvernante d’Anne, le scandale lié à la liaison adultère de Branwell et bien sûr, l’histoire de la publication des romans.

Dans l’épilogue, l’auteur s’interroge sur la postérité de l’œuvre des sœurs. Ce qu’il dit de l’œuvre d’Anne est touchant. Il évoque sa dualité, elle est à son image : toute en retenue et en équilibre mais aussi forte et passionnée (ce qu’elle doit peut-être à Emily, la sœur dont elle était sans doute la plus proche). En témoigne le réalisme engagé dont elle fait preuve dans The Tenant of Wildfell Hall.

L’auteur note aussi évidemment la profonde singularité de l’œuvre d’Emily. « C’est une œuvre qui a la force des tragédies antiques et des grands mythes fondateurs »

L’auteur, en décrivant la tragédie de Wuthering Heights, écrit qu’il s’agit d »un condensé de « bruit et de fureur » que seuls la mort et le temps qui passe parviennent à endiguer ».

« Sur les landes de Haworth, Emily est partie à la conquête de son âme, indifférente à la gloire et au bourdonnement des critiques. Et c’est bien son âme qu’elle a placée dans ce roman étrange et dans ses poèmes.

L’auteur dresse des portraits de jeunes femmes  tour à tour déterminées, vulnérables, passionnées, brillantes. Sous la plume de Stéphane Labbe, Charlotte, Emily et Anne nous apparaissent très distinctement, même si leur génie garde une part de mystère (et c’est tant mieux). Au delà de son aspect purement documentaire, l’ouvrage se savoure comme un récit vibrant et palpitant, porté par un vrai sens de la mise en scène et de la construction et une très belle écriture. Les personnalités et le destin des trois sœurs s’y révèlent absolument captivants.

Cet ouvrage est le premier de la collection « A vingt ans » paru au Diable Vauvert que je découvre mais ce ne sera certainement pas le dernier. Celui sur George Sand, paru à la même date, me fait très envie aussi 🙂

Finding Audrey de Sophie Kinsella

Finding Audrey de Sophie Kinsella

J’ai dévoré ce roman il y a quelques mois et je l’ai trouvé à l’image exacte de sa petite héroïne : sensible et attachant.
Sophie Kinsella délaisse pour un temps la superficialité et la drôlerie (certains diront le ridicule) de sa célèbre série L’accro du shopping pour donner vie à une ado située aux antipodes de la flamboyante Becky Bloomwood et de ses autres héroïnes. Audrey est une jeune fille qui souffre de troubles anxieux depuis plusieurs mois. Elle reste assez discrète sur les raisons de son mal-être. On comprend toutefois rapidement qu’elle a souffert de harcèlement scolaire. Les choses ont du aller loin car les trois jeunes filles responsables ont été renvoyées de leur établissement. Depuis les terribles évènements, Audrey vit recluse et ne quitte jamais sa paire de lunettes noires. Elle ne supporte pas le contact avec les autres, en particulier le contact visuel qu’elle trouve particulièrement oppressant. Elle vit en compagnie de sa mère (poule) et de son père (qui cultive une flegme et une force tranquille qui n’auraient, à mon avis, rien à envier à celles de Mr Bennet), de son frère aîné Frank, accro au jeux vidéos en ligne mais qui est aussi un garçon drôle et intelligent, et de son petit frère de 4 ans, Felix, une petite boule de nerfs rigolote, qui est le seul avec qui Audrey communique avec une parfaite aisance.
Audrey interagit comme elle peut avec les membres de sa famille mais peine à vivre normalement avec son manque de confiance en elle et un sentiment ce culpabilité qui ne la quitte jamais (sa mère a arrêté de travailler pour rester avec elle). La personnalité généreuse, passionnée et un peu angoissée de celle-ci fait parfois des étincelles, surtout lorsqu’elle décide d’interdire à son fils Frank l’accès à son ordinateur. Frank n’a de cesse d’user de toutes sortes de stratagèmes pour tromper son petit monde, au grand désarroi de sa mère mais pour le plus grand plaisir du lecteur qui rit de ses facéties. On s’amuse des petites frasques de cette famille haute en couleurs, qui fait preuve parfois de maladresse mais aussi de beaucoup de tendresse pour venir en aide à Audrey.
Et il y aussi Linus, « le copain de jeux videos » de Frank, un drôle de garçon qui s’intéressera à Audrey et l’aidera peu à peu à sortir de sa coquille, en lui proposant un nouveau moyen de communication. Linus a interprété Atticus Finch, le héros de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, dans une pièce de théâtre à l’école, et depuis, il a une sorte d’aura qui ne laisse pas Audrey insensible. Leur relation est très joliment décrite, car elle est avant tout faite d’échanges.
Sophie Kinsella livre un récit rythmé, inspiré, et très drôle. Il est empreint d’une certaine gravité bien sûr, mais toujours adoucie ou désamorcée par son style alerte, et la sensibilité et la fantaisie de ses héros. C’est vraiment une jolie réussite
Je rêve d’en voir une adaptation maintenant !

A noter que l’édition anglaise comprend 2 marque-pages : 1 à garder et 1 à partager. Je trouve l’idée plutôt sympa.