Le docteur Thorne d’Anthony Trollope

Le docteur Thorne d’Anthony Trollope

Sans dot, de naissance illégitime, la belle et fière Mary ne saurait s’unir à celui qu’elle aime, Frank Gresham, un jeune héritier désargenté. Les Ladies de la famille Gresham manœuvrent en coulisse pour le marier à une femme riche afin de sauver le domaine familial hypothéqué. Seul l’oncle de Mary, le docteur Thorne, connaît le secret de son ascendance et la fortune dont elle pourrait hériter si seulement …

Ce roman du grand auteur victorien Anthony Trollope m’a complètement séduite. En le refermant, je me suis dit que décidément, je ne lisais pas assez cet écrivain et qu’il faudrait que j’y remédie dans le courant de l’année. Il me reste encore quelques uns de ses titres traduits en français à découvrir, je pense que je les ajouterai à ma PAL dès qu’il sera raisonnable de le faire.

Je comprends que ce roman soit le préféré de Julian Fellowes. On y retrouve une peinture minutieuse et particulièrement acerbe de la bonne société de l’époque ainsi qu’une réflexion tout à fait pertinente de l’équilibre précaire qui existe entre argent et moralité.

Frank Gresham, le fils d’un grand propriétaire terrien endetté, souhaite plus que tout épouser son amour de jeunesse, Mary Thorne (la nièce du médecin qui donne son nom au roman), et ce en dépit de son manque de fortune et du scandale qui semble planer sur sa naissance. Le jeune homme est passionnément amoureux et fort déterminé à obtenir la main de sa bien aimée mais sa mère, terriblement ambitieuse et pragmatique et sa tante, snob et tyrannique, s’y opposent férocement. Elles ne veulent en aucune façon entendre parler de cette union qu’elles jugent hautement répréhensible et inacceptable, dans la mesure où Frank doit assurer la survie du domaine familial.

Les deux harpies souhaitent plus que tout le voir épouser une fortune et vont même jusqu’à jeter le pauvre jeune homme dans les bras d’une riche héritière, qui doit sa richesse au Baume du Liban, une certaine Miss Dunstable, un peu plus âgée que lui.

Seul le Docteur Thorne, l’oncle de Mary qui l’adore, a connaissance de quelque chose qui pourrait changer la vie de sa nièce et l’aider à épouser l’homme qu’elle aime … Mais il devra s’armer de patience et faire preuve d’un bon sens et d’une délicatesse exemplaires pour ne serait-ce qu’espérer que son vœu de voir sa nièce heureuse se réalise. Heureusement, il ne manque ni de l’un de l’autre. Thorne est un homme absolument charmant, intelligent et généreux, une âme sensible dont on suit les pérégrinations avec le plus grand intérêt et pour qui on ressent naturellement une grande estime.

Les qualités de ce roman sont nombreuses. Tout d’abord, j’ai apprécié sa modernité. Je savais que Trollope était un fin peintre de l’âme humaine. Chez lui, on ne trouve pas d’héroïnes innocentes comme l’enfant qui vient de naître et encore moins de terribles méchants grimaçants à la Dickens.

Ses portraits sont souvent empreints d’une drôlerie toute britannique mais ils sont aussi extrêmement nuancés. En lisant ce roman, on a l’impression de faire la connaissance de personnages bien vivants. On a donc aucun mal à imaginer la fierté et la fragilité désarmantes de Mary, le charme juvénile et le courage de Frank, le dévouement et la gentillesse de Thorne, l’impétuosité et la grandeur d’un personnage comme Sir Roger Scatcherd ou encore la noblesse et l’indépendance d’esprit de Miss Dunstable.

Une fois de plus, Trollope fait preuve d’une grande maîtrise dans le portrait de ses héroïnes. Sous sa plume, elles sont fières, altières, impérieuses … Je trouve que c’est un phénomène suffisamment rare dans la littérature victorienne pour être noté.

Toutes proportions gardées, l’auteur exprime un certain modernisme à travers son roman. Le Docteur Thorne, resté célibataire, a élevé sa nièce seul. Il l’aime tendrement et n’agit jamais en patriarche autoritaire et despote. Alors que la pauvre Mary est condamnée à ne plus fréquenter les Gresham après la cour quelque peu pressante que lui a fait Frank, Thorne agit comme un véritable rempart pour la protéger. Pour lui, Mary n’a absolument rien à se reprocher dans cette affaire. Il lui accorde toute sa confiance et son respect, et ne se permet jamais de la juger. Au contraire même, il est tout en fait en mesure de la comprendre et de comprendre qu’elle aime Frank.

La relation qui unie l’oncle et la nièce est au cœur du récit et sous-tend une réflexion tout à fait intéressante sur l’amour filial et la moralité.

L’une des caractéristiques bien connues de Trollope est sa manière toute particulière d’intervenir personnellement dans son récit, en s’adressant à son lecteur et en faisant des remarques (plus ou moins caustiques) sur l’élaboration de son intrigue, sa crédibilité ou encore sa légitimité en tant que romancier.

Ces interventions m’ont parue légèrement plus nombreuses que dans les romans que j’avais précédemment lus de lui mais elle ne m’ont pas gênée. Le récit est si bien construit, l’intrigue amoureuse si palpitante à suivre, et la peinture sociale et la comédie de mœurs si riche que les pages défilent presque à toute allure. Le roman fait près de 780 pages dans son édition de poche mais il ne faut pas y voir un motif de découragement. C’est une comédie réjouissante que Trollope nous a livré ici et ce serait bien dommage de s’en priver.

Le Docteur Thorne a été adapté par Julian Fellowes pour la chaîne ITV. J’ai pu voir le 1er épisode diffusé dimanche dernier et je ne suis pas particulièrement séduite pour l’instant. Rien à redire au sujet de l’ensemble des acteurs mais je trouve que le scénario et la mise en scène manquent cruellement de subtilité et surtout de modernité. J’espère être plus convaincue par la suite …

 

Ma note : luke5